Cartulaire du Bas Poitou Paul Marchegay 1877. Président de la société d’émulation de la Vendée

Source BNF

« Le puissant monastère de Marmoutier se trouvait en contact avec ceux de Talmont et d’Angles, a cause du prieuré qu’il possédait a Fontaines en Talmondais, Ce prieuré avait été fondé vers l'an 1050, par Guillaume II, prince et seigneur de Talmond, confirmé par Guillaume VII, duc d’Aquitaine et comte de Poitou, ainsi que par son frère Guy-Geofroy, consacré et pourvu d'importants privilèges par Isembert II, évêque de Poitiers.

Parmi les biens que Fontaines avait reçus de son fondateur, figurait la terre d'Angles. Le seigneur de Talmond 1'avait donnée en pleine propriété et sans aucune réserve, mais il n'avait pas énuméré les diverses parties dont elle se composait et indiqué ses limites, comme le faisaient ordinairement les bienfaiteurs des églises; de la probablement est survenu le trouble qu’éprouvèrent plus tard dans leur possession les moines de Marmoutier. .

Sous les premiers successeurs de Guillaume II de Talmond, le prieuré de Fontaines avait, malgré les prétentions de quelques seigneurs voisins, jouit de la terre d'AngIes dans son entier, lorsque, vers l'an 1080, Pepin II, neveu de ce même Guillaume, s'empara du marais qui en était une dépendance. Afin de rendre inutile la revendication que 1'abbaye de Marmoutier pourrait en faire contre lui, Pepin s’appliqua à dénaturer ce marais.

II commença par en donner une portion aux chanoines d'Angles, les plus proches voisins du prieuré de Fontaines. Quant a la partie la plus considérable, qu'il avait pris soin de se réserver, il l’entoura de fossés, y creusa des canaux, et, la rendant ainsi propre a l’agriculture, en augmenta considérablement la valeur.

Cette usurpation aurait peut-être passée inaperçue sans les résultats qu'obtinrent les travaux exécutés par ordre de Pepin. A 1'aspect des prairies et des terres labourables que présenta

bientôt le marais d'Angles, les moines de Marmoutier se rappelèrent leurs anciens droits, et ils en réclamèrent la restitution. Comme on devait s'y attendre, ils n'obtinrent rien des chanoines d*Angles, mais leurs démarches et leurs instances eurent plus de succès auprès de Pépin. Celui-ci reconnaissant la justice de la réclamation faite par le prieuré de Fontaines, lui céda la dime de l’enclos usurpé par lui, et il s'engagea en outre à ne jamais donner cet enclos a aucune abbaye autre que celle de Marmoutier. Cette promesse reçût même dans la suite un commencement d'exécution, par un acte obtenu à raison de onze livres de deniers et qui concédait à Fontaines la possession de tout le marais d'Angles.

Néanmoins, le seigneur de Talmond oublia bien vite l’obligation qu’il venait de contracter. Pressé par les religieux de Sainte-Croix de faire a leur église quelques aumônes, pour le salut de son âme, Pepin, a son lit de mort, leur donne entre autres biens celui dont il aurait du plutôt restituer l’entière propriété aux moines de Tours. La spoliation de ces derniers devient ainsi plus positive et plus cruelle, et la difficulté de recouvrer leur bien augmente encore par l’emploi que Pepin en a fait en faveur d'une autre abbaye. Cependant ils ne désespèrent pas de leur bon droit, et, ne pouvant obtenir amiablement aucune restitution de la part des moines de Sainte-Croix, ils portent leur plainte devant Guillaume IX, duc d'Aquitaine, et VII comte de Poitou de ce nom.

A peine saisi du procès, Guillaume IX parait se repentir d’en avoir accepté la connaissance. Les droits du prieuré de Fontaines sont bien positifs, 1'abbaye de Marmoutier est justement puissante par sa sainteté comme par sa richesse, mais le monastère de Talmond n'en mérite pas moins d'être ménagé, a cause de son influence dans un pays ou le pouvoir du suzerain a de redoutables adversaires. Aussi Guillaume cherche t-il a ne pas se compromettre

Par une décision formelle et capable de lui aliéner la partie contre laquelle il se prononcerait. Profitant de la liberté que lui donne la coutume, il ne se déclare pas sur les plaidoiries qu'il

\vient d'entendre, et il se décharge de cette responsabilité sur celui des barons du pays que la cour féodale lui désigne comme le plus instruit et le plus sage. Othon, seigneur de la Roche sur Yon, est nommé par lui pour prononcer si le marais d Angles, tel que le possédait Pepin II, doit appartenir à 1'abbaye de Marmoutier ou a celle de Sainte-Croix, Ce seigneur ne parait pas moins désireux que le comte de se maintenir dans une stricte neutralité. Son intérêt d'ailleurs lui en fait une loi, puisqu'il a chaque jour des rapports de voisinage avec les moines de Talmond, et encore plus avec ceux de Tours qui possèdent un prieure dans l’enceinte même de son château. Aussi, au lieu de décider, comme il en avait le pouvoir, à qui appartient 1'objet en litige, il soumet la décision du procès au Jugement de Dieu par le Duel, c’est à dire à la force et à l'adresse des combattants choisis par les deux abbayes. Marmoutier devra prouver en champ clos que le marais d'Angles lui a été donné par Guillaume II, lors de la fondation de l’église de Fontaines. Le duc d'Aquitaine approuve cette sentence, peut-être inspirée par lui-même, et il ordonne que l'exécution en ait lieu aux Moutiers, en présence d’Othon et des principaux seigneurs du pays.

Des le matin du jour fixé par le duc d'Aquitaine, la foule de curieux se presse autour de l'emplacement ou le duel doit se livrer. Par les soins du seigneur de la Roche, le champ de bataille a été aplani et dégagé de tous les obstacles qui pouvaient nuire aux combattants; des pieux réunis par des cordes forment l’enceinte circulaire ou la bataille aura lieu.

Un peu avant midi, les moines se rendent auprès des juges du combat, pour faire connaître officiellement leur défenseur. Chacun des champions s’avance uniformément vêtu d’une tunique par dessus une chemise d’étoupe. Tous deux on le corps frotté d’huile, la tête découverte, les cheveux taillés circulairement et les pieds nus. A leur bras gauche pend un bouclier rond en bois recouvert de cuir rouge, et de la main droite ils tiennent un bâton de trois pieds de longueur. En compagnie du seigneur de la Roche et des autres barons, les parties se dirigent ensuite vers 1'église, pour y entendre le service et y faire les serments qui doivent précéder le combat. Les Juges du camp conduisent les champions dans le cœur; après la célébration de la messe, ils amènent chacun d’eux devant le pupitre sur lequel est déposé le missel. Placé entre les deux combattants, Othon s’adresse d’abord a celui qui se présente pour les moines de Marmoutier, et, le prenant par 1a main: « est tu prêt à jurer, lui dit-il, que quand Guillaume le Jeune, seigneur de Talmond, a donné à Saint Martin de Tours et à Saint-Jean de Fontines la terre d’Angles, il leur a donné aussi le marais d'Angles, par la même charte et par la même donation ? » —-«  Oui,| je le jure, répond celui-ci en s’agenouillant et en étendant la main droite sur le missel ouvert à l’endroit des évangiles et avec l’aide de Dieu, de tous les saints et de mon bon droit, je le prouverai de mon corps et par mes armes, comme je l’ai avancé, contre qui voudra soutenir le contraire, » Le champion de Sainte Croix de Talmond lut dit alors qu’il en a menti; puis, s’agenouillant et levant la main sur le livre, il jure a son tour que le marais d’Angles n’a pas été donné aux moines de Fontaines, et qu’avec l’aide de Dieu, des saints et de son bon droit, il prouvera que cet homme, qui prétend le contraire, est un imposteur et un parjure.

Ces formalités accomplies, on était sorti de l'église, et déjà l'on se précipitait vers le champ clos, lorsque survint un incident qui augmenta encore 1'intérêt du duel. Détenteurs, comme nous 1'avons dit plus haut, d'une partie du marais enlevé par Pepin II aux religieux de Marmoutier, les chanoines d'Angles avaient suivi avec une attention pleine d'inquiétude le procès intenté par les moines de Tours à ceux de Talmond. Ils n'avaient pas eu de

peine à reconnaitre que leur cause était intimement liée a celle de Sainte-Croix, et qu'ils devaient perdre ou gagner avec elle. Encouragés sans doute par l'attitude ferme et menaçante du champion de cette dernière abbaye, les chanoines s'approchent des moines de Fontaines et leur demandent s'ils veulent soumettre leurs prétentions réciproques aux chances du combat qui va s'engager. Le prieur Ainulfe ne se borne pas à accepter avec empressement cette proposition; il déclare en outre qu'il entend faire juger par cette épreuve tous les droits contraires aux siens pour la possession du marais d'Angles.

Sur ces entrefaites, on arrive au lieu du combat. Les champions sont placés en dehors des barrières, en attendant que les juges aient de nouveau examiné 1'enceinte; le crieur public parcourt l’espace compris entre les deux palissades, et menace des peines les plus sévères les personnes qui chercheraient à favoriser l'un des combattants |par gestes ou par paroles; tous les spectateurs reçoivent 1'ordre de se tenir immobiles et silencieux en dehors de la lice. Enfin les juges font entrer les champions, leur partagent le soleil, leur restituent le bâton et le bouclier; puis, au signal que donne le seigneur de la Roche, ils se retirent en leur disant: « Allez, et faites du mieux que vous pourrez. » A ces mots, les combattants s'é1ancent l'un contre 1'autre et le duel commence.

L'issue n'en demeure pas longtemps douteuse. La cause de 1'iniquité est bientôt divulguée, disent les moines de Fontaines; le champion des usurpateurs tombe honteusement sous le bâton de celui qui défend les droits de Marmoutier, et les religieux de Talmond et d’Angles ne retirent que préjudice et déshonneur de la lutte suscitée par eux-mêmes. Aussi les voit-on se soustraire en toute hâte aux regards des spectateurs, pour aller cacher dans la solitude leurs larmes et leur profonde désolation. Les moines de Tours, au contraire, traversant la foule avec orgueil, vont en grande pompe à l'église pour y rendre des milliers d'actions de grâces a Dieu tout-puissant, le juge par excellence, et a saint Martin, leur glorieux patron; puis, joyeux, ils retournent a Fontaines annoncer à leurs frères et a leurs vassaux le triomphe qu'ils viennent de remporter.