1905

La Vendée Républicaine    Les Sables, le 8 Septembre 1905.

DIALOGUE DU BONHOMME VENDÉEN

Le Pont de La Faute

L'INJUSTICE D'UNE MAJORITE

Je me trouvai à La Roche le jour où le Conseil Général repoussa la demande de la somme complémentaire qui eût permis la construction du pont de la Faute. Le D' Pacaud prononça à cette occasion un discours traversé d'une belle flamme oratoire, et M. Ayraud sut être pressant et persuasif. On sentait que leur coeur était pleinement au service de la cause qu'ils défendaient contre la force brutale du nombre. Comme je sortais de la salle des délibérations

du Conseil Général, je me croisai avec l'un des membres de la majorité de cette Assemblée. Nous nous connaissons. Il m'interpella en ces termes :

Lui. — Quand nous avons opposé un refus à vos amis, vous aviez l'air fort irrité.

Moi. — On le serait à moins. Vous nous traitez de sectaires. Les sectaires, c'est vous ! Vous vous dites respectueux de la liberté, et vous punissez des populations coupables d'avoir fait usage de la liberté du vote. Parce qu’elles ont manifesté une opinion contraire à la vôtre, vous les frappez dans leurs intérêts.

Vous avez appliqué l'abominable mot de Bismarck : « La force prime le droit.

Lui. — Oh ! mon ami, c'est là ce qu'on appelle la politique. La force est une chose dont on use avec ivresse dans son petit coin de terre, quand, depuis trente-cinq ans, on est battu dans l'ensemble du pays. Recevant une raclée en bloc, nous voulons nous rattraper en détail. La

vengeance est un mets qui se mange froid. Nous avons laissé la question du pont de la Faute en suspens jusqu'après les élections cantonales. La situation du Dr Pacaud s'est révélée tout à coup si forte que nous n'avons pas osé engager la lutte contre lui, et M. Ayraud a eu l'impertinence de battre à plate couture le sympathique M. Biré.

Des populations capables d'une telle indépendance devaient être rappelées à l'ordre. Royalistes et Conservateurs avant tout, c'est vous dire que je méprise la guitare du libéralisme

nous avons le devoir de punir ceux qui se montrent infidèles aux nobles traditions de la Vendée militaire et cléricale.

Vous combattez les républicains au nom de la liberté et de la justice, et voilà l'usage que vous

en faites quand vous dominez. Cette politique-là a un nom : c'est la politique du mensonge.

Et comment n'avez-vous pas été touchés de la supplication des populations riveraines du Lay ? Quand un cultivateur de La Tranche veut livrer les produits à l'acheteur, qui est toujours à l'Aiguillon, que croyez vous qu'il soit obligé de faire ? Vous n'en savez rien ! Je vais vous le dire : il les transporte jusqu'à la Faute ; là, il charge ses produits sur un bateau : coût, 5 centimes par sac. S'il a 100 sacs, cela fait 5 francs. C'est énorme !

Donc, transport par terre et transport par eau. D'après une évaluation moyenne, les bénéfices annuels des cultivateurs Tranchais sont diminués des frais occasionnés par le passage du Lay. Ces frais ne sont pas inférieurs à 2.000 francs. C'est l'intérêt d'un capital de 66.000 francs à

3 %.

La seule production tranchaise est ainsi grevée d'un droit de péage exorbitant, d'un droit dépassant le droit seigneurial d'avant la Révolution.

Et les pertes de temps ? Cela est intolérable. Quand un cultivateur a transporté ses produits sur la rive droite du Lay, il faut qu'il attende le bateau. Or, le bateau ne peut accoster à la Faute si l'eau de la rivière est trop basse, par suite du mouvement de la marée. Le cultivateur, sa marchandise et son cheval doivent donc attendre. Dans le pays, on dit, en forme de proverbe : « Aller à la Faute, c'est journée perdue sa journée.

Lui. — Etes-vous marchand de pommes de terre ? Non, mais j'ai des amis parmi ceux qui en récoltent et j'ai entendu leurs doléances. Les marchands de pommes de terre de La Tranche vous montreront bientôt qu'ils sont des hommes libres

Moi. — Ce n'est pas tout. La majorité, dans cette affaire, ne devait pas envisager que des nécessités économiques, si impérieuses qu'elles fussent, elle avait le devoir de se considérer comme liée moralement, comme engagée d'honneur.

Lui.--Elle est bien bonne...

Moi. — Parfaitement ! La majorité aristocratique du Conseil Général de la Vendée a sa morale. Nous avons la nôtre : c'est celle des honnêtes gens.

L'année dernière, le Conseil Général a envoyé une délégation sur les lieux. Cette délégation a reconnu que la construction d'un pont était urgente, indispensable. Le Conseil Général a invité le Préfet à préparer un projet. Cette Assemblée a approuvé, en Mai dernier, le rapport du Service vicinal. La construction a été décidée en principe. On a demandé à l'Etat quelle serait sa part contributive. On s'est adressé aux populations pour connaître le chiffre de leur concours. L'Etat a accordé 50.000 francs et, au nom des populations intéressées, MM. Pacaud et Ayraud, apportent au département 28.000 francs. Et vous refusez de voter le complément, soit 82.000 francs, et vous faites banqueroute à vos engagements, et vous colorez votre refus scandaleux de la crainte de l'érosion de la mer à la Belle-Henriette, alors que votre décision

est une représaille exercée contre des populations républicaines ! En vérité, c'est une belle leçon de morale que vous donnez là.

Lui — Peuh ! Quand une Assemblée tient le manche elle s'en sert. Il n'y a pas d'exemple du contraire.

Moi — Je vous en citerai cependant un, et éclatant. Il m'est fourni par le Conseil Général de la Loire Inférieure, au temps où il était présidé par un royaliste violent et irréductible,

M. de Lareinty. Quand Nantes, la grande cité républicaine de l'Ouest, demanda le concours du Conseil Général en vue de l'ouverture du canal maritime,cette assemblée vota les millions

nécessaires sans hésiter. Aux yeux de M. de Lareinty, l'intérêt public devait passer avant une manifestation de haine contre les républicains.

Un autre jour, M. de la Ferronnays présenta un projet de sectionnement de la commune de Bouguenais. Si la majorité royaliste l'adoptait, le canton de Bouaye passait aux mains des réactionnaires. M. Van Iseghem, mort président du Tribunal civil de Nantes, et qui représentait le canton intéressé, s'éleva avec son éloquence habituelle contre l'acte arbitraire que l'on voulait commettre.

Après une argumentation éblouissante,il fit appel à la loyauté de ses collègues, à cette vertu de la Vieille Bretagne, à ce sentiment de justice qui honore les assemblées comme les individus. Devant cette évocation, on s'émeut, on se recueille, on hésite, et finalement la motion est repoussée.

Lui — J'ignorais cela. Je vous concède que le vote contre lequel vous vous élevez est grave. Que voulez-vous ? Nous avions reçu un mot d'ordre. La fraction cléricale de notre parti est d'une intransigeance farouche. Elle me bouterait dehors si je la heurtais. Soupçonneuse et

exclusive, obéissant elle-même à une direction occulte, elle veut venger Biré, dont je prévoyais l'échec. Il y a autre chose : la question du Pont de la Faute sera inscrite dans le programme de notre candidat, qui ne sera pas M. de la Rochethulon. Nous espérons arriver à amoindrir l'influence si prépondérante et d'ailleurs si légitime de M. Pacaud, et à briser

le courant qui s'affirme en faveur de M. Chailley. Tout est là. Notre vote est un vote politique : c'était le mandat impératif, et il y a de l'honneur d'être fidèle à son parti.

Moi. -- Votre politique est à la fois lâche et maladroite. Un parti qui veut que son chef soit digne, ne l'oblige pas à agir contre sa conscience.

Quand il y a conflit, on se réunit, on s'explique, et l'on tombe d'accord, parce que des deux côtés la loyauté est égale. Le parti républicain aime la lumière et la discussion.

Le parti réactionnaire et clérical obéit à une sorte de puissance mystérieuse, qui redoute le libre examen. Il cède à la logique de sa doctrine fondamentale. La question du pont de la Faute a mis cela en évidence. Vous obéissez à une injonction venue on ne sait d'où. Pacaud et Ayraud s'adressent à l'opinion publique. Ils n'ont rien à cacher. Ils combattent au grand jour. Il leur suffit de savoir que leur cause est juste.

Je dis que votre moyen est maladroit. Vous donnez aux populations la sensation que, chez vous, la passion politique passe avant l'intérêt public, avant celui des cultivateurs, de ceux qui peinent : cet intérêt là est sacré ! Vous êtes des mandataires infidèles.

En politique, comme vous dites, l'injustice est permise du moment qu'elle peut être une arme ; mais si la mauvaise action se double d'une bêtise, l'opération est détestable. Eh bien ! vous avez fait une sottise. Le pont de la Faute se fera, et avant longtemps la majorité réactionnaire

du Conseil Général l'aura seulement ajourné. Le pont se fera, et les populations ne perdront pas le souvenir de la conduite odieuse de la majorité sectaire et injuste, dont vous êtes.

Vos amis eux-mêmes vous maudiront, parce que vous avez frappé tout le monde. A cet égard il n'y aura point de jaloux !

Le père Gérard.